De la croissance
De toutes les interventions politiques de cette période préélectorale essentielle, les seules qui nous parlent régulièrement de l’avenir écologique de la planète en termes prospectifs, sont celles de Jean Luc Mélenchon porte-parole des insoumis. Il est le seul candidat qui tienne sans condamnation ni angélisme, un juste compte des obstacles, qui s’accumulent sur la voie d’un véritable progrès humain. Le seul qui soumet l’ensemble de ses propositions de transformations sociales au conditionnel écologique. Le seul qui a compris, au-delà de toute forme de scepticisme, que la prospective politique se confond avec une urgence vitale dont il faut tenir compte avec sérieux et courage.
Dans ce contexte il faut écouter attentivement les propositions de Jean Luc Mélenchon bien plus que les indignations purement électoralistes auxquels nous invitent avec une fatuité insupportable les défenseurs d’un ordre des choses inamovible. C’est à une nouvelle révolution copernicienne que nous invite l’insoumission.
Les théories réactionnaires conservatrices de nos adversaires sont destinées à abattre les valeurs humanistes et à protéger une nouvelle forme de barbarie obscurantiste portée par la croissance néolibérale. Cette barbarie fut longtemps dissimulée par la modernité technoscientifique prétendument porteuse de progrès.
En fait elle consiste à accroitre jusqu’à leur rupture les divisions de l’espèce humaine en rapport avec sa diversité. Par l’entretien des nouveaux conflits ethniques, économiques, énergétiques, idéologiques et religieux, les dominants ont pour projet d’imposer de vive force une soumission globale du genre humain à un « ordre nouveau ».
La France a longtemps cru qu’elle pouvait être durablement protégée par son histoire révolutionnaire, son Empire passé et sa dissuasion nucléaire. Mais désormais aucune population au monde n’est protégée par le souvenir d’un passé glorieux, ni par les dispositions juridiques prises au cours du XXème siècle pour assurer la pérennité de la paix, ni par le respect des souverainetés et des identités nationales… ni surtout par la déclaration universelle des droits de l’homme de 1789 et ses diverses déclinaisons y compris le préambule de la Constitution de la Vème République.
De plus nous avons découvert au cours des 10 dernières années que les habits neufs de l’Empereur n’étaient visibles que par lui-même. Comme dans le conte d’Andersen, il se fait admirer dans toute sa nudité, ce que nous avions déjà pressentit avec le précédent monarque républicain.
Cette fragilité institutionnelle aggravée par les prétentions hégémoniques trumpiennes aussi ridicules qu’insultantes eu pour effet de mettre automatiquement en cause les valeurs humanistes issues de la Révolution française ce qui contribue à un désaveu moral et au déclin économique de notre pays. Le rétablissement que nous devons à ces valeurs historiques s’impose d’autant plus qu’il est urgent de les adapter aux menaces de stigmatisation des différences (le racisme), de disparition des diversité culturelle (l’uniformité idéologique), la croissance contreproductive et toxique et le recours à la violence des séparatismes qui se substitue au Droit, protecteur de l’unité humaine.
En France la mise en cause de la croissance trouva son origine écologique le 16 mars 1978 avec le naufrage de l’Amoco Cadiz sur les côtes bretonnes, une catastrophe écologique qui révéla la perversion cachée du productivisme et devint le symbole d’un conflit de civilisation entre l’usage illimité des énergies fossiles et la nécessité existentielle de protéger la biodiversité.
L’urgence écologique tant en ce qui concerne cette protection que l’exigence d’un nouveau mode de vie plus économe, se heurta vite à la généralisation d’un productivisme décomplexé qui ne tolère aucune entrave à sa croissance. C’est ainsi que fut retardé pendant des décennies la première alerte mondiale concernant le réchauffement climatique par un rapport sans appel du GIEC décrivant la responsabilité de l’activité humaine qui ne concerne qu’une part minoritaire des 8 milliards d’hommes et de femmes exposés en totalité à une constante pollution atmosphérique par le dioxyde de carbone (CO2) ignorée pendant bientôt deux siècles.
Les décisions gouvernementales prises à partir des années 2010 ont eu pour conséquences la mise en place d’une batterie de mesures d’adaptations aux effets du réchauffement sans aucune décision globale concernant la lutte contre sa cause principale identifiée avec certitude. Il aurait fallu en effet beaucoup de courage pour mettre en cause le productivisme énergétique d’une croissance déjà rendue insupportable par les injustices et exploitations sociales qu’elle génère partout dans le monde au détriment des plus faibles.
L’irréversibilité probable de la crise climatique n’a donné lieu en France à aucune décision institutionnelle globale qui aurait pu, comme un effet d’aubaine, justifier la restauration de l’autorité de l’Etat. La nécessaire planification des activités humaines majeures ne doit pas en effet se limiter à des mesures d’adaptation jamais équitables socialement, mais par la limitation d’une croissance toxique hostile au progrès de l’humanité et nécessitant la mise en œuvre d’une intelligence des limites qui lui fait tant défaut.
Dans cette perspective les outils numériques notamment l’intelligence artificielle cesseraient de contribuer à une absurde croissance aux bons soins de nos dominants impérialistes. Ils seront en revanche d’une grande utilité pour concevoir une civilisation nouvelle fondée sur le progrès humain. Le concept de « nouvelle France » de LFI pourrait en être la première étape.
On se souvient qu’en 1972 le Club de Rome avait financé une recherche pluridisciplinaire au MIT (université américaine) sur les limites de la croissance. Publier sous de nom de Meadows (le nom des rapporteurs D et D) ce rapport fut l’objet d’une offensive sans merci des bénéficiaires de la croissance économique globale. En revanche, il contribua à développer la curiosité des scientifiques physiciens, naturalistes et sciences humaines, sur le sens de leur vocation et de leur subordination à la loi du marché.
Il eut un grand succès auprès des scientifiques qui commençaient à entrevoir l’immense manipulation dont ils faisaient l’objet. C’est le cas d’Alexandre Grothendieck, mathématicien prodigieux qui se converti à l’écologie pour faire avancer sa réflexion sur ses rapports de cette nouvelle discipline avec les sciences fondamentales. Il mourut en 2014 à Lasserre, face au Mont Vallier.
Aujourd’hui Il est évident que notre pays doit intégrer dans ses principes constitutionnels, de façon durable et sans polémique inutile, l’impérieuse nécessité de répondre à la crise environnementale qui, sinon, s’aggravera inéluctablement par l’effet des conflits d’intérêt qui mêlent un libéralisme inique, destructeur et mensonger, aux délires suprématistes de domination nationaliste et identitaire d’une poignée de dictateurs.
Plus généralement il n’est plus possible que le progrès de l’humanité dépende d’autorités autoproclamées, violentes et minoritaires qui s’arrogent un droit de gouvernance globale sans faire connaitre aux peuples les enjeux ou les risques civilisationnels. Vous a-t-on demandé votre avis sur l’exploitation privée des biens communs de l’humanité comme l’eau, les énergies fossiles -y compris le nucléaire- ou sur l’opportunité de coloniser la Lune alors que celle-ci n’appartient de toute évidence qu’à tous ceux qui la regardent et qu’elle fait rêver… ?
Les militants écologistes, à quelques exceptions près, ont toujours gardé leurs distances par rapport aux insoumis auxquels ils reprochaient de prendre en marche le train de l’écologie pour nourrir un nouveau front de revendications sociales. De leur côté les insoumis redoutaient d’être dilué dans une « cause commune » qui risquait d’atténuer l’originalité de leur radicalisme socialiste. Pour faire court, les uns redoutaient l’expérience acquise sur le terrain par les écolos tandis que les autres refusaient par avance de passer pour des « fondamentalistes » de la Révolution.
Malgré cette division -et peut être grâce à elle- nos camarades « ecolos » ont su consolider leur positionnement politique par des actions spécifiques de protection de la nature, de lutte pour la biodiversité et leur conception idéaliste d’une vie conviviale et syncrétique teinté de romantisme ou exposés à des instrumentalisations sociétales pseudoscientifiques d’opportunité comme le développement personnel et des dérives spiritualistes… et même d’improbables complicités avec la droite conservatrice dépourvue de toute conviction écologique.
La planète est un espace fini, ses ressources sont limitées et ses équilibres fragiles. Ecologiquement dépassés, les seuils naturels garants des équilibres (démographie, régulation thermique, pollution, biodiversité, gaspillage des ressources non renouvelables, épuisement des sols et des océans) exposent le vivant à de nombreux risques de ruptures.
Nous savons que la lutte contre les destructions environnementales contribue à réduire les inégalités sociales. Ces mêmes inégalités entrainent à leur tour la destruction du vivant. C’est le même combat car les plus riches consomment et polluent le plus, tandis que les pauvres subissent le plus durement les catastrophes écologiques. Par conséquent une justice écologique républicaine doit imposer à ceux qui consomment et dégradent le plus, une contribution sociale compensatoire.
La démocratie qui fait la somme des valeurs républicaines, doit promouvoir une écologie républicaine inspirée par la reconnaissance et la protection des biens communs et non par leur commerce. L’écologie se réclame bien sûr d’un héritage républicain : Liberté, Égalité, Fraternité : trois vertus qui n’ont de sens que dans leur complémentarité absolue et auxquelles il faut ajouter le respect dû à toutes les manifestations du vivant dont l’homme n’est qu’une expression. Le vrai progrès implique une capacité à inventer une société sobre, juste et fraternelle, où l'Homme et la nature ne sont plus en opposition, mais dans une interdépendance évolutive régulée par une science écologique globale et universelle. C’est à ce prix que la démocratie deviendra un des piliers essentiels de l’écologie civilisationnelle.
Il ne s’agit pas ici de conclure par un programme de réformes révolutionnaires. Je considère que le programme des insoumis donne un nouvel espoir aux indignés de Stéphane Hesel. Les a-t-on oubliés ? C’était un bon début avec le rappel de la dignité de l’homme qui est si proche de l’insoumission.
Michel Joli
Docteur en médecine
Ancien maire du Mas d'Azil
Ancien administrateur de la fondation Danièle Mitterrand
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